Allemagne: le succès en demi-teinte de l’intégration des migrants

Photographie d'illustration

Le 31 août 2015, prononçait son « Wirfameux « Wir schaffen das » (« nous y arriverons »), symbole de la politique d’ouverture du pays envers les réfugiés.
Deux ans plus tard, comment l’Allemagne a-t-elle relevé le défi de l’accueil et de l’intégration ?


Août 2015, alors que des milliers de réfugiés bloqués à la frontière hongroise attendent un signe de l’Allemagne, celle-ci fait le choix de l’ouverture. Dans un discours prononcé le 31 août, Angela Merkel acte le nouveau cours de la politique migratoire allemande et annonce ouvrir les portes du pays. Nouveau slogan de la chancelière : « Wir schaffen das », nous y arriverons. Au total, entre 2015 et 2016, près de 1,2 million de demandeurs d’asile débarqueront en Allemagne, mettant le pays au défi d’accueillir puis d’intégrer les nouveaux venus.

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Dès le 5 septembre 2015, après l’ouverture de la frontière allemande dans la nuit, les m arrivent en flots continus à la gare de Munich. Ils sont accueillis par des citoyens allemands se pressant autour des barrières de sécurité, applaudissant, et leur tendant des assiettes de bonbons. À l’instar de cet épisode, l’appel d’ trouve rapidement un écho dans la population allemande. L’élan a été national et massif, comme l’illustre le journal Der Spiegel, qui a comptabilisé 15 000 initiatives relatives aux réfugiés entre 2015 et 2016. « J’ai participé à deux initiatives, raconte Soheil, un étudiant vivant à Sarrebruck, dans l’ouest du pays. La première, Refugee Law Clinic, est un concept qui a émergé dans de nombreuses universités allemandes, l’idée étant que des étudiants en droit aident les réfugiés avec les formalités administratives (signer un contrat de téléphonie par exemple, NDLR). J’ai également fait du bénévolat dans un espace consacré aux réfugiés. Chaque jour, des Allemands s’y rendaient pour fournir une aide aux besoins de la vie quotidienne. »

Des universités aux églises en passant par les ONG, toute la société civile s’est mobilisée. Plusieurs sociétés participant au « Réseau d’entreprises pour l’insertion des réfugiés » ont ainsi accepté de financer des formations. L’État, de son côté, n’a pas lésiné sur les moyens, déboursant 21,7 milliards d’euros en 2016 pour la construction de centres d’hébergement, l’organisation de mesures d’intégration, le versement d’allocations sociales aux réfugiés, mais également le financement de moyens pour prévenir l’immigration illégale.

Prêts à l’effort, les Allemands se sont attelés à l’accueil des réfugiés de façon très méthodique. « Chacun se portait volontaire pour une mission circonscrite et précise, explique Catherine Wihtold de Wenden, chercheuse spécialiste des migrations au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri). Par exemple, certains s’engageaient à accueillir des Syriens pour une semaine, ces derniers devant ensuite changer de famille allemande. » Au niveau national, la mobilisation a été coordonnée par un sommet de l’intégration annuel regroupant l’ensemble des acteurs de la société civile (syndicats, patronat, associations, représentants des régions et communes, etc.), l’idée étant de faire un état des lieux chaque année.

« L’Allemagne est une terre d’immigration depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, rappelleIsabelle Bourgeois, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise. Chaque vague d’immigration a donné lieu à une réflexion sur le processus d’intégration qui est aujourd’hui composé d’étapes bien définies. » Au nombre de ces étapes, on trouve dès l’arrivée du migrant l’attribution d’un logement et des cours d’intégration obligatoires, qui débutent avant même l’obtention d’une réponse à la demande d’asile. S’étendant sur neuf mois, ils couvrent à la fois une initiation à la culture allemande et l’apprentissage de la langue, à laquelle 600 heures sont consacrées : trois fois plus qu’en France. L’objectif est l’obtention d’un certificat de niveau B1, nécessaire dans de nombreuses professions en Allemagne.

De fait, l’emploi a été mis au cœur de l’intégration des réfugiés. À ce sujet, la loi d’intégration adoptée en 2016 fait figure d’emblème. Centrée sur le marché du travail, cette réforme entérine une méthode d’intégration qui s’appuie sur le modèle du « soutien contre obligations ». De nombreux avantages sont ainsi accordés aux demandeurs d’asile en échange de quoi l’Allemagne attend d’eux une participation active à leur propre intégration.

La réforme complète une mesure votée en 2014, permettant à ces derniers d’accéder au marché du travail dès trois mois après leur demande d’asile, contre un minimum de neuf mois imposé par la législation européenne et appliqué par de nombreux pays – dont la France. Par ailleurs, les demandeurs d’asile se voyant refuser le statut de réfugié pourront rester sur le territoire allemand jusqu’à la fin de leur formation. Moyennant ces avantages, les demandeurs d’asile se doivent d’accepter toute formation viable, sous peine de se voir retirer les aides financières de l’État. La loi d’intégration comprend la création de 100 000 « emplois à un euro » qui symbolisent cette approche. Rémunérés à moins de un euro, les demandeurs d’asile doivent s’engager dans de tels emplois qui concernent souvent des tâches basiques telles que « servir des plats ou s’occuper des espaces verts dans les abris pour réfugiés », selon le ministère de l’intérieur.

Si l’approche d’intégration allemande a été saluée au niveau international, par l’OCDE notamment, son bilan positif cache de fortes disparités. Tous les Länder (régions allemandes) n’ont pas fait face au même afflux de migrants. Malgré l’instauration de quotas de répartition, les demandeurs d’asile tendent à se concentrer dans quelques grandes villes et régions (la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la Bavière et le Bade-Wurtemberg) où ils rejoignent souvent des proches déjà installés. Par ailleurs, les disparités se retrouvent entre réfugiés, dont les niveaux de qualification et les codes culturels varient selon le pays d’origine.

Si les Syriens restent majoritaires, l’ouverture des frontières a redoublé les flux en provenance d’autres pays – Afghanistan, Irak, Albanie ou Kosovo. « Les Syriens ont généralement des niveaux de qualification plus élevés, si on les compare aux Afghans, décrit Thomas Glaser, qui travaille pour l’association IntergrAIDE, chargée de la recherche d’emplois pour les réfugiés. Les ont des conceptions culturelles différentes, et doivent comprendre comment fonctionne le marché du travail allemand. Nous rencontrons aussi des problèmes pour attirer des femmes, qui restent beaucoup moins nombreuses à chercher un travail. »

D’abord marginales, les craintes ont peu à peu pris place au sein de la population allemande. « Nous avons peut-être sous-estimé le défi qui se présentait à nous, déclare David, étudiant en affaires européennes originaire de Bavière. À savoir, intégrer des dizaines de milliers de réfugiés d’une culture très différente. Aujourd’hui, je suis plus réaliste et je commence à voir les conséquences négatives de cette politique d’ouverture, comme l’entrée probable au Parlement de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne, NDLR). »

Ce parti anti-euro, anti-islam et anti-immigration est venu renforcer le ressentiment à l’encontre de la chancelière, dont la politique d’ouverture a été décriée à la suite d’événements choquants comme les nombreuses agressions sexuelles envers des femmes qui se sont produites, notamment à Cologne, au Nouvel An 2016. Dès mars 2016, la rupture avec la politique d’ouverture semble consommée. Sous la pression d’, l’Union européenne signe un accord avec la Turquie qui s’engage, en échange d’une aide financière, à prendre en charge une partie des réfugiés et migrants passant sur son territoire. La polémique enfle autour de cet arrangement, les ONG dénonçant les risques humanitaires dans la prise en charge des migrants. L’accord semble de fait annoncer l’abandon du « Wir schaffen das », qu’Angela Merkel reniera quelques mois plus tard, le qualifiant de « formule creuse », alors que plusieurs attentats dans le pays, à partir de juillet 2016, feront grimper le doute au sein de la population. Néanmoins, certains continuent de défendre l’approche d’ouverture aux réfugiés qu’il préconise. Pour Thomas Glaser, « le ”Wir schaffen das” était un bon choix, et ceux qui ne s’en rendent pas encore compte le comprendront à l’avenir. »

La rédaction Doc Jean-No® - Par : Claire Guyot | www.la-croix.com/Journal/ (Photographie d'illustration : Archives )

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✎ Blogueur pro | « Éditorialiste » Concepteur - Rédacteur web J.N.W. Le Guillou (Direction) | direction.jeannoel.leguillou@docjeanno.fr | Membre 20 Minutes.fr

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