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mardi 20 avril 2021

Didier Leschi : L'islam laisse voir une inquiétante porosité à sa tentation fondamentaliste

Didier Leschi, président de l'Institut européen en sciences des religions, revient sur la polémique autour du CFCM et la Charte de l'islam de France.

Didier Leschi : L'islam laisse voir une inquiétante porosité à sa tentation fondamentaliste

Propos recueillis par : Laureline Dupont / lexpress.fr

Le président de la République semble satisfait. De son bilan en matière de sécurité mais également en matière de laïcité. C'est en tout cas ce qu'il laisse entrevoir dans l'entretien qu'il a accordé au Figaro et dans lequel il se réjouit du projet de loi séparatisme et de l'élaboration d'une charte des principes de l'islam de France. Le chef de l'Etat semble faire peu de cas de sa non-signature par quatre fédérations composant le Conseil français du culte musulman (CFCM). Ne faut-il pas s'en inquiéter ? Pour le président de l'Institut européen en sciences des religions, ex-chef du bureau des Cultes à Beauvau, et auteur du très instructif Misères de l'islam de France (Cerf), Didier Leschi, pas de doute : l'objectif est atteint. "La Charte, en obligeant au débat, en affirmant le refus des dérives répond aux cécités" de ceux qui continuent de refuser de s'interroger sur le rapport entre islam et islamisme. Quant au CFCM, si Leschi, compagnon de route de Jean-Pierre Chevènement, lui reconnaît des "limites", il veut croire qu'il "est l'acquis d'une politique publique au service du droit de croire".

L'EXPRESS : Emmanuel Macron a-t-il raison de déclarer dans Le Figaro que la Charte des principes de l'islam de France "est un immense progrès" et "la fin d'une grande hypocrisie" ?

Didier Leschi : Rares sont ceux qui acceptent de voir que dans le réveil général et planétaire des identitarismes religieux, l'islam laisse voir une inquiétante porosité à sa propre tentation fondamentaliste. Les responsables musulmans, les personnalités diverses qui pétitionnent pour dire "cela n'a rien avoir avec l'islam" restent absolument assurés que les membres de Daech, que les jeunes combattants ou assassins issus de nos banlieues et des classes moyennes de nos villes - il est faux de limiter cette attraction pour le nihilisme aux enfants de pauvres -, de nos mosquées, de nos écoles, n'ont aucun rapport avec cet islam unique qu'ils croient voir. Il ne leur vient pas à l'esprit d'envisager qu'il y a lieu de s'interroger sur le rapport entre islam et islamisme. Or, la Charte en obligeant au débat, en affirmant le refus des dérives répond à ces cécités. Elle affirme aussi que la France n'est pas un pays "islamophobe" mais qu'au contraire il n'a cessé de protéger le droit des musulmans à pratiquer leur culte et à protéger la liberté de conscience. En ce sens cette Charte est une profession de foi de citoyenneté qui s'adresse à tous en France et au-delà. Dans le contexte que nous connaissons où la France est violemment attaquée dans plusieurs pays c'est d'une importance majeure.

Le président de la République semble ne pas vouloir s'attarder sur la non-signature de cette charte par quatre fédérations membres du Conseil français du culte musulman. A vos yeux, ces refus décrédibilisent-ils le CFCM ?

Il a bien évidemment raison. Certains responsables musulmans nous ont trop habitué aux revirements en fonction d'intérêts qui n'ont que peu de rapport avec ceux de la grande majorité des fidèles qui veulent vivre leur foi en "bon père de famille". Il en va en particulier des fédérations de l'islam turc. Mais je retiens aussi que dans l'argumentaire du refus il y a la tentation d'un refus du droit à la différence au nom d'une appréhension hors d'âge de la Révélation. D'une certaine manière, ce refus participe de la levée des hypocrisies. Mais l'important c'est que les fédérations qui sont issues du monde musulman qui nous est proche sur le plan sociologique et historique, celui du Maghreb et de l'Afrique, aient adhéré à la démarche. Et parmi elles, je pense à l'importance de la signature de "Musulmans de France" qui confirme ce que ses responsables proclament depuis longtemps, qu'ils sont "citoyens d'abord, musulmans ensuite".

Le chef de l'Etat paraît vouloir diluer l'influence du CFCM en s'appuyant notamment sur les départements. Il exprime sa volonté de créer "une conférence du culte musulman en France". Créer une énième nouvelle instance, est-ce vraiment ce dont l'islam a besoin ?

La départementalisation de l'Islam de France est une proposition ancienne de l'Union des Mosquées de France dont est issu l'actuel président du CFCM, M. Mohammed Moussaoui. Les responsables des mosquées ont plus besoin de proximité que d'une représentation régionale calquée sur nos grandes régions. Comme les fidèles musulmans ont plus besoin de mosquées de proximité que de grands ensembles aux coûts pharaoniques. Leurs premiers interlocuteurs sont les maires et les préfets. Ce qui est espéré, c'est que le niveau départemental permette à la fois aux responsables des mosquées d'échapper aux scléroses résultant des luttes de pouvoir entre appareils bureaucratiques et de donner plus de place aux responsables locaux qui ne se reconnaissent dans aucune obédience.

Pourquoi ne pas en finir avec le CFCM ?

Le CFCM est aujourd'hui le reflet d'un long investissement partenarial entre des responsables musulmans et l'Etat. Il a débuté avec Jean-Pierre Chevènement en 1998 et chaque ministre de l'Intérieur depuis a continué avec abnégation à aider l'étayage d'une représentation des fidèles musulmans. Malgré ses limites, je crois que le CFCM est l'acquis d'une politique publique au service du droit de croire. Je me souviens, pour y avoir participé, qu'au début du processus, beaucoup de responsables musulmans ne se connaissaient pas entre eux. Ce qui dominait c'était l'éparpillement, le sentiment de ne jamais être pris vraiment en considération. Depuis, la situation s'est considérablement améliorée. Nombreuses sont les mosquées qui ont pu se construire ou s'ouvrir grâce au rapport de confiance qui s'est installé grâce à l'existence du CFCM. Son existence a aidé l'administration à mettre un terme aux préemptions abusives et discriminantes qui visaient à faire obstacle à la construction des mosquées. L'existence juridique du CFCM a aussi permis la mise en place ou le renforcement de services d'aumônerie dans les armées, les hôpitaux, les prisons qui étaient réduits à la portion congrue. Dans les armées, nous sommes le pays où les aumôniers musulmans ne sont pas placés sous l'autorité d'un aumônier d'une autre confession, mais sont sous l'autorité d'un chef musulman. On le doit aussi à Abdelkader Arbi qui pendant plus de 10 ans a construit une aumônerie militaire dont la légitimité est reconnue par tous. On peut améliorer le fonctionnement du CFCM en faisant évoluer ses statuts du CFCM, mais je crois que cette construction de longue durée ne mérite pas d'être la victime d'affrontements d'appareils minoritaires au sein de l'islam de France.

Le président se félicite également de la possibilité offerte par le projet de loi séparatisme de dissoudre une association qui serait prise en flagrant délit de séparatisme. Pourtant la dissolution d'une association comme Millî Görüs qui a refusé de signer la charte sur le respect des valeurs de la République ne semble pas à l'ordre du jour...

Le séparatisme ce n'est pas seulement être entre soi, ce n'est pas un simple communautarisme. C'est accompagner cet entre-soi d'un refus de l'autre, le mettre à distance dans une geste pratique et symbolique qui signifie ne pas reconnaître que nous appartenons à égalité à une commune humanité. Ces pratiques posent des problèmes de vivre ensemble qui dérivent dans des problèmes d'ordre public. Le Milli Görüs, membre du CFCM depuis sa création, a toujours représenté un islam politique conservateur, mais sans pour autant franchir le Rubicon qui consisterait à organiser des troubles à l'ordre public. On n'a pu le constater en particulier en 2004 au moment du vote de la loi interdisant les signes ostensibles dans les établissements scolaires. A son initiative aucune manifestation devant les établissements d'enseignement n'a eu lieu qui aurait visé à troubler leur bon fonctionnement. La loi nouvelle va agir pour l'avenir et non le passé. Elle va renforcer les instruments de lutte contre ceux qui voudraient obliger quelqu'un à croire... dans l'esprit de la loi de 1905. Comme avertissement elle est aussi un instrument de lutte contre le séparatisme.

Regrettez-vous la disparition de l'Observatoire de la laïcité ?

L'Observatoire de la laïcité a fait un travail de compilation et de veille juridique particulièrement utile. Il a aussi organisé à travers le territoire des formations à la laïcité qui ont participé d'une relance des débats autour de la laïcité sur des bases souvent plus objectives. Mais il n'a pas été convaincant dans la lutte contre les dérives à partir du religieux, sans doute par souci de ne pas froisser les tenants d'une vision irénique de l'impact de l'islamisme ou de faiseurs d'opinion essayant d'accréditer l'idée que la situation des musulmans en France aujourd'hui serait comparable à celle des Juifs au temps de l'affaire Dreyfus. L'Observatoire a, je crois, sous-estimer les pressions régressives et leurs impacts même sur la masse des fidèles musulmans qui n'ont pas toujours accès aux ressources nécessaires pour y résister. Ces pressions résultent pour beaucoup des "maladies de l'islam" qu'avait analysé le regretté Abbelwahad Meddeb. On le voit tous les jours. Ces maladies frappent en particulier les pays de l'autre côté de la Méditerranées, on pourrait ajouter du sous-continent indien, d'où viennent en majorité ceux qui aujourd'hui font le ramadan. Or, du Maroc à la Turquie, en passant par l'Égypte et le Levant et au-delà, les sociétés de ces pays n'ont eu de cesse que de voir réduire le spectre de leurs diversités. Ce sont des pays où les minorités n'ont pas le droit à la liberté de conscience ou sont pourchassées dans la violence, et parfois éradiquées. Ce sont toutes ces sociétés où le développement du port du voile est concomitant de régressions démocratiques et du droit des femmes. Sur le port du voile, il a par exemple manqué à l'Observatoire une vision plus internationaliste, en solidarité avec les femmes iraniennes par exemple condamnées pour avoir refusé son port obligatoire. Croire que le soleil noir de l'islamisme ne serait qu'un problème secondaire comme le proclame certaines associations avec qui travaillait l'Observatoire n'a pas non plus aidé, malgré les qualités de son président pour qui j'ai un amical respect, à asseoir dans la durée sa crédibilité. C'est dommage. En ce sens, oui, je le regrette.

Marlène Schiappa ouvrira demain les "Etats généraux de la laïcité", lesquels donneront lieu à une "grande consultation" auprès des jeunes. Vous en réjouissez-vous ?

Bien sûr, le réarmement intellectuel est nécessaire dans la bataille que même la République pour faire reculer ce qui veut la détruire. Je ne crois pas que les lois aussi bonnes soient elles puissent tout résoudre, même si elles sont un point d'appui nécessaire. […]   LIRE L'ARTICLE COMPLET



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