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vendredi 18 juin 2021

Catholiques : tous derrière Philippe de Villiers ?

Le monde catholique vit une vraie révolution à bas bruit. D'un coté, une minorité se durcit, sur le mode identitaire "villiériste". De l'autre, la base - prêtres et fidèles - réclament plus de démocratie interne.

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Par : Claire Chartier / lexpress.fr

Le "tradi" Philippe de Villiers enchaîne les cartons de librairie, l'Action française refait parler d'elle avec des coups d'éclat ici où là, comme au conseil régional d'Occitanie récemment, et à Paris, l'archevêché autorise une procession en hommage aux prêtres tués pendant la Commune de 1871, alors qu'il y a cinquante ans, le cardinal Marty s'y était refusé lors du centenaire des événements. Les cathos français auraient-ils mis le cap "à droite toute" ? La réponse est oui pour une fraction d'entre eux, observe Denis Pelletier, l'un de nos meilleurs historiens du catholicisme, auteur de l'essai Les catholiques en France, de 1789 à nos jours (Albin Michel). Mais pour une fraction seulement. Fait très nouveau et potentiellement subversif, de plus en plus de fidèles et de prêtres se dressent contre une hiérarchie qui ne leur laisse pas suffisamment voix au chapitre. Et ceux-là n'ont que faire des discours identitaires d'un Philippe de Villiers ou d'un Eric Zemmour détournant la tradition chrétienne pour nourrir son argumentaire.

L'Express : Philippe de Villiers, catholique traditionaliste décomplexé, bat des records en librairie. Est-ce le signe que l'extrême droite fait une percée chez les cathos français ?

Denis Pelletier : Le croisement de l'extrême droite avec le traditionalisme catholique a toujours existé. Il est plus visible aujourd'hui, du fait des accointances qui se nouent entre une partie de la droite républicaine et l'extrême droite. Philippe de Villiers, héraut de la "théorie" du grand remplacement, selon laquelle il existerait un complot visant à remplacer la culture française et catholique par une culture musulmane portée par une population d'origine africaine et maghrébine, affiche ouvertement ses opinions.

S'il a un tel écho, c'est surtout en raison de la crise de crédibilité du politique doublée de l'évolution droitière du débat en France. Les catholiques n'échappent pas plus que les autres Français à ce mouvement . Lorsqu'on regarde les enquêtes d'opinion, leurs positionnements politiques ne sont pas beaucoup plus conservateurs que la moyenne de la population. Mais il existe, c'est vrai, une minorité parmi eux qui nourrissent une sensibilité identitaire, se croyant à la fois dépositaires du vrai catholicisme et de la vraie France au sein d'une société qu'ils estiment "gangrenée" par l'islam.

Une procession a eu lieu le 29 mai dernier à Paris, en mémoire des prêtres assassinés pendant la Commune de 1871, dans laquelle des militants d'extrême gauche ont lancé des projectiles et insulté les participants. Allait-elle, selon vous, dans le sens de cette sensibilité ?

Lorsqu'on organise une commémoration des martyrs de la Commune, qu'on le veuille ou non, on ranime une tradition contre-révolutionnaire et contre-républicaine. L'idée qu'il y a eu des "martyrs" catholiques de la Commune vient de la droite d'Ordre moral des années 1870. Le soulèvement parisien du printemps 1871 causa la mort de Mgr Darboy et de plusieurs dizaines de prêtres. La répression de la Commune a fait, selon les estimations les plus basses, 8000 morts, dont près d'un millier d'exécutions sommaires de Communards par les troupes versaillaises d'Adolphe Thiers. C'est en souvenir de cette guerre faite au peuple que le cardinal Marty, archevêque de Paris, avait refusé d'organiser un hommage aux "martyrs" de la Commune en 1971. Que l'actuel diocèse de Paris ait soutenu et donné son aval à cette procession indique qu'il est soit réactionnaire, ce qui n'est pas exclu, soit ignorant de l'histoire, ce qui est désolant.

L'identitarisme catholique monte-t-il en puissance ?

Exhiber des martyrs au rebours de l'histoire, puis subir les foudres de militants antifa, le renforce. Mais ce courant est loin de représenter l'ensemble des catholiques. S'il semble puissant, c'est parce qu'il bénéficie de la montée des thématiques identitaires dans l'ensemble de la société française, et parce qu'il a des figures de proue médiatiques. L'écart entre ceux qui parlent au nom des catholiques, et d'abord à leur place, et les catholiques eux-mêmes est une vieille histoire en France, qui date du XIXe siècle. Après la Révolution, le catholicisme s'est reconstruit sur un éventail politique très large, depuis les socialistes chrétiens de L'Atelier jusqu'aux ultraroyalistes. C'est lorsque l'institution elle-même s'est reconstituée qu'elle a basculé du côté antimoderne et intransigeant. La majorité parlementaire qui a voté la loi de séparation de 1905 avait été élue par un corps électoral à 80% catholique, lequel a reconduit la même majorité au lendemain de la loi.

Qu'est-ce qui distingue un catho conservateur d'un catho identitaire?

Pour le dire très vite : un catholique conservateur vote à droite, il est généralement hostile à tout engagement politique de l'Eglise mais respecte la laïcité et le pluralisme. Volontiers lecteur du Figaro ou de La Vie, il est prêt à s'engager dans des combats politiques lorsqu'il considère que ses valeurs sont mises en cause, par exemple sur l'école en 1984 ou lors de la Manif pour tous. Il peut être hostile à l'avortement, mais un sondage de 2016 a montré que 91% des catholiques étaient favorables à ce droit.

Un identitaire, en revanche, centre son appartenance confessionnelle sur l'idée que le catholicisme est une composante intangible de l'identité française - aujourd'hui directement menacée par l'islam - et que la "vraie France" n'existe plus que parmi les siens. Ses échecs politiques lorsqu'il opte pour la droite conservatrice (Fillon aux présidentielles, Bellamy aux européennes) affermissent ses convictions. Celui-là lit plutôt Valeurs actuelles et épouse les arguments d'un Eric Zemmour, qui, pour n'être pas lui-même catholique, puise dans le catholicisme identitaire une part de son arsenal intellectuel.

D'où, aussi, le retour de la tradition monarchiste maurrassienne ?

Maurras entretenait une relation compliquée avec le catholicisme. Son journal, L'Action française, a été condamné en 1926 par Pie XI qui n'appréciait ni son nationalisme ni son antisémitisme. Lui-même n'était sans doute guère croyant. Ceux qui se réfèrent à lui aujourd'hui le font surtout pour son message nationaliste, sans être forcément catholiques eux-mêmes. La mouvance maurrassienne est toutefois servie depuis la fin des années 70 par l'activisme d'un catholicisme très conservateur, qui a fait du domaine des idées son terrain de combat. Ce courant est notamment bien implanté dans des cercles catholiques lyonnais qui flirtent avec Marion Maréchal-Le Pen. C'est lui qui a fourni la base la plus radicale de la Manif pour tous. L'écho de cette droite-là est donc lié à l'influence de la nièce de Marine Le Pen, plus fréquentable que sa tante, dont les écarts heurtent la bienséance bourgeoise, et qui incarne une sensibilité acceptable à la fois par des conservateurs et des identitaires.

Les catholiques ont pu célébrer des messes durant le deuxième confinement, alors que les théâtres et les cinémas devaient fermer leurs portes. C'est la preuve, pour certains, qu'il existe un "lobby catho" capable de faire plier le gouvernement. Qu'en pensez-vous ?

Si l'Eglise a obtenu davantage, c'est parce qu'elle a parlé plus fort et parce que le gouvernement est très attentif au vote catholique. Pour beaucoup de responsables politiques, socialistes ou macronistes, François Hollande a perdu toute chance de réélection à cause du Mariage pour tous. C'est sans doute une erreur d'analyse : massivement, les adversaires catholiques du Mariage pour tous n'étaient pas des électeurs socialistes. La mauvaise gestion de la crise des migrants aura fait bien plus de dégâts, de ce point de vue.

La procession de mai dernier, pour en revenir à elle, a fracturé la communauté catholique, entre ceux qui y étaient favorables et ceux qui rejoignaient la position du cardinal Marty. De telles divergences, exposées au grand jour, sont extrêmement rares dans l'Eglise de France. Une révolution silencieuse est-elle en marche ?

Quand vous avez le sentiment que le bateau coule, le premier mouvement est de se serrer les coudes. A la fin des années 70, la crise des vocations et de la pratique s'aggravant, le silence s'est imposé dans les rangs catholiques. Pendant une trentaine d'années, sous Jean-Paul II et Benoît XVI, la logique institutionnelle de l'Eglise, qui est conservatrice, a donc pu s'imposer sans grand bruit. Mais depuis trois ou quatre ans, des tensions parfois fortes s'observent à l'échelle des paroisses.

Elles sont moins médiatiques que les coups d'éclat des identitaires, mais elles constituent, elles, un vrai tournant. De nombreux paroissiens de base ont été heurtés par l'engagement des évêques sur le terrain de la Manif pour tous, scandalisés par l'ampleur des crimes sexuels dans l'institution et par le silence qui les avait couverts. Or ce sont eux - et souvent elles, car ce sont majoritairement des femmes - qui font "tourner la boutique". La crise des violences sexuelles a libéré leur parole.

Comment ces tensions se manifestent-elles sur le terrain ?

Sous la forme de tensions diffuses, parfois difficiles à repérer. Ici, des fidèles protestent contre un prêtre qui ne porte pas de masque, ou boudent la messe pour marquer leur désaccord avec les positions d'un nouveau curé. Là c'est la place trop étroite réservée aux laïcs dans la célébration, ou le refus de laisser les fillettes servir la messe, qui font débat. Le confinement a fait émerger d'autres manières de vivre le catholicisme, à l'écart de la paroisse. A ces conflits sur la démocratie dans l'Eglise s'ajoute la situation inquiétante du clergé français, vieillissant et surchargé de travail, où les états dépressifs et les addictions à l'alcool et au tabac sont surreprésentés. D'ailleurs, les prêtres aussi protestent : dans le diocèse d'Avignon, des dizaines d'entre eux critiquent ouvertement leur hiérarchie pour avoir laissé en place pendant dix-huit ans Mgr Cattenoz, qu'ils accusent d'abus d'autorité. Les évêques sont conscients de cette situation, mais ils ne savent pas la gérer. Ils sont eux-mêmes divisés et certains n'y voient qu'une agitation médiatique. Je ne suis pas sûr que l'on ait pris la mesure de l'écho remporté par la candidature symbolique de la théologienne Anne Soupa, personnalité de la gauche chrétienne, à la succession du cardinal Barbarin à Lyon.

Les scandales pédophiles ont donc permis de libérer la parole au-delà du strict champ des violences sexuelles ?

Oui. Et cette crise n'est pas près de se refermer, car elle est mondiale et affecte les structures mêmes de l'Eglise. Le procès du cardinal Barbarin, qui a abouti à un non-lieu en appel, a montré que même en place, un haut dignitaire de l'Eglise ressortit du même droit qu'un simple citoyen. Et que l'Eglise ne peut plus se protéger du scandale moral en s'abritant derrière le droit canonique.

L'émotion suscitée par l'affaire des violences sexuelles montre paradoxalement que l'Eglise compte encore en France. Mais elle doit être respectable, si elle veut être respectée.

Sur le plan européen, le catholicisme identitaire peut-il contribuer à souder le front national populiste que souhaitent un Matteo Salvini ou un Viktor Orban ?

La religion peut constituer, en effet, l'une des composantes de la résurgence de formes de nationalismes xénophobes en guerre contre la globalisation, la libération des moeurs et l'immigration. C'est le cas en Pologne, en Hongrie ou en Slovaquie. Pour les milieux chrétiens les plus réactionnaires, l'islam a pris la place du communisme, et les politiques du genre celle du libéralisme, comme adversaire absolu. Mais nos sociétés se sont sécularisées depuis les années trente. La religion n'est qu'une composante de cette dérive nationaliste, au poids très variable d'un pays à l'autre.

Des catholiques affichés basculent dans le complotisme, telle la généticienne Alexandra Henrion-Claude, devenue l'une des égéries du mouvement antivaccin. Cela vous étonne ?

Les catholiques contre-révolutionnaires voyaient dans 1789 un complot protestant et maçonnique. Le complotisme appartient au répertoire de l'extrême droite. Quand le complotisme redevient crédible, ces gens-là redeviennent eux aussi visibles.

  SOURCE : lexpress.fr


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