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jeudi 24 juin 2021

Procès de « Valeurs actuelles » – Danièle Obono : la limite de la satire ?

L’élue de La France insoumise a fait face aux responsables de la rédaction, ce mercredi, pour le récit-fiction la figurant en esclave, publié en août dernier.

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Par : Alice Pairo-Vasseur / lepoint.fr

Épaulée de sympathisants, dont plusieurs dizaines se sont réunis sur le parvis du palais de justice, et d'une demi-douzaine de députés de son groupe parlementaire La France insoumise (LFI), Danièle Obono prend place dans la salle d'audience 2.01 du tribunal de grande instance de Paris. Face à elle, la rédaction de Valeurs actuelles, au complet, fait bloc. Réunis ce mercredi 23 juin au sein de la 17e chambre correctionnelle – spécialisée dans les affaires de presse – par une « série d'été » de l'hebdomadaire publiée fin août 2020.

Titrée « Obono l'Africaine », elle avait alors indigné la classe politique, jusqu'à Emmanuel Macron et Jean Castex. Et entraîné la plainte de la députée et de son parti contre le magazine et l'ouverture d'une enquête pour « injure publique à caractère raciste » par le parquet de Paris. De sept pages, la production présentée comme un exercice de « politique-fiction », écrite sous le pseudonyme « Harpalus », mettait en scène l'élue, née au Gabon, dans un récit anachronique la plongeant dans le quotidien d'une esclave, dans l'Afrique du XVIIIe siècle, et dans des illustrations la figurant des chaînes autour du cou. Une démarche visant à « démontrer les horreurs et pratiques de l'esclavagisme », expliquait alors la rédaction dans un communiqué de presse face au tollé provoqué, reconnaissant toutefois une « grave erreur ».

« Je ne lui veux aucun mal »

« Dans le pire des cas, il y a eu maladresse, ou c'était contre-productif, mais il n'y avait pas d'intention raciste », se défend le directeur de la rédaction, Geoffroy Lejeune, ce mercredi, à la barre, maintenant avec ses collègues prévenus, l'auteur de l'article et rédacteur en chef des pages culture Laurent Dandrieu et le directeur de la publication Erik Monjalous, la ligne de défense de l'« erreur ».

Inspiré par « la montée en puissance des thèmes racialistes » et les positions considérées comme « indigénistes » de l'élue sur le sujet, Laurent Dandrieu défend d'une voix fragile avoir voulu, via l'usage de la fiction, « faire entrer en résonance certains thèmes [notamment l'esclavage interafricain, NDLR] » et « pointer l'absurdité ou le simplisme qu'il peut y avoir à juger un phénomène historique avec un regard d'aujourd'hui ». Et il assure que « la personne de Danièle Obono » n'est, dans ce dessein, pas mise en cause. « Je combats ses idées politiques, mais je ne lui veux aucun mal, abonde Geoffroy Lejeune. L'objectif était de placer la controverse, si controverse il y avait, sur la question de la relecture historique. Il s'avère que cela a été un échec. »

« Cette fiction, après tout, je ne l'ai pas trouvée formidable. La question n'est pas là », confie alors Philippe Val, ancien directeur de Charlie Hebdo, cité en qualité de témoin pour Valeurs actuelles. « Je viens ici défendre plus un principe que ceux qui en bénéficient », exprime-t-il au nom de la « liberté de la presse », avant de dénoncer un « procès politique ». « Il vaut mieux une presse trop libre qu'une presse trop muselée », enchérira le directeur de la publication, Erik Monjalous.

Une ligne que les sept avocats des parties civiles (parmi lesquelles les associations SOS Racisme, La Ligue des droits de l'homme et Mémoires et Partages) contreront en évoquant le « racisme ordinaire », le « sexisme » et les « humiliations » dont Danièle Obono a fait l'objet, via ce qu'ils estiment « un usage de la satire sorti du chapeau » (maître Xavier Sauvignet, avocat de Danièle Obono). « La forme fictionnelle est mise au service d'un but politique et didactique, dans un énoncé parfaitement clair », tance maître Agnès Tricoire (avocate de la Ligue des droits de l'homme). « Ce texte est un viol symbolique pour jouir avec le lecteur sur fond de haine commune », plaide-t-elle, réclamant, de concert avec ses confrères, de lourds dommages et intérêts dans le but « que ce commerce ne soit plus profitable [à l'hebdomadaire, NDLR] ».

« Plus bas qu'humain, moins qu'un animal »

Quand, plus tôt, l'ancien footballeur Lilian Thuram, engagé dans la lutte contre le racisme et présent en qualité de témoin, dénonçait quant à lui « un article plein de préjugés racistes » : « Le racisme est une violence et un traumatisme et ce que fait ce texte, c'est qu'il réveille ce traumatisme. »

« Ce n'est pas en vertu de mes idées et opinions qu'on m'attaque. […] Ces gens ont annihilé la dimension politique de ma personne pour me ramener plus bas que terre, plus bas qu'humain […], moins qu'un animal », vient exprimer, tard dans la soirée, Danièle Obono à la barre. « Je suis là pour demander justice, pour la violence raciste et sexiste qui a été faite à mon encontre, l'humiliation et le déni de mon humanité ; pour ma famille, pour ma mère qui n'a pas mis au monde une esclave mais une femme qui est aujourd'hui élue de la République française », fait alors valoir l'élue, manifestement émue.

« C'est bien la personne de Danièle Obono qui est visée et non pas la députée », partage dans son réquisitoire le procureur Yves Badorc, qui – après avoir insisté sur le fait que le ministère public ne se situait pas « dans le registre de l'émotion, de l'indignation, de l'opinion » – a estimé qu'il fallait « peu d'effort d'imagination pour ne pas retrouver dans les propos une dimension raciste » et a requis des amendes contre les trois responsables de l'hebdomadaire.

Procédant à sa plaidoirie après plus de dix heures d'une audience fleuve et à près de 1 heure du matin, l'avocat des trois hommes de presse, maître Basile Ader, expert en libertés fondamentales, défend, comme ses clients avant lui, « la fiction et la satire politique » en évoquant, dans le cas de la production de ce récit, une « forme de fable » dans laquelle « rien d'indigne ni d'injurieux » n'arrive à Danièle Obono et il demande la relaxe des trois prévenus. Le jugement sera rendu le 29 septembre.

  SOURCE : lepoint.fr


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